Jazz et contrebande à Chicago en 1928

Ray Celestin, Mascarade (Dead man’s Blues, 2016), traduit de l’anglais par Jean Szlamowicz pour Le Cherche midi (2017), réédition en poche 10/18 collection Grands Détectives 2018.

Mascarade (Dead Man’s blues, 2016), de Ray Celestin, est le deuxième tome du City Blues Quartet, une série de quatre romans, en quatre villes et quatre saisons, pour raconter l’histoire du jazz et de la criminalité au XXème siècle. Les enquêtes sont portées par un duo de détectives, Ida Davis et Michael Talbot. La série débute avec Carnaval, sous les pluies printanières de la Nouvelle Orléans en 1919. Sans se connaître, Ida Davis et Michael Talbot y enquêtent sur une même affaire, lui comme inspecteur de police, elle comme secrétaire de l’antenne locale de l’agence Pinkerton. On les retrouve dix ans plus tard, sous la canicule estivale de Chicago.

Début juin 1928, le corps d’un homme blanc, tué à coups de couteau, est retrouvé dans une infâme ruelle du quartier noir. Sur ses mains, une odeur qui ramène Jacob Russo, le photographe de la police, des années en arrière, quand sa famille a péri, victime du champagne frelaté fourni par son frère. Les bulles empoisonnées ont également tué à l’hôtel de ville, lors d’un banquet qui réunissait des politiques, des juges, des avocats et des hommes d’affaires, tous aux ordres ou complices de la vedette locale, Al Capone. Les exécutants ont été retrouvés et éliminés mais Capone qui veut savoir qui est derrière. Il fait revenir à Chicago celui qui a un vieux compte à régler avec cette filière…
Pendant ce temps, chez Pinkerton, Mme Van Haren rencontre Ida Davis et Michael Talbot pour leur demander d’enquêter sur la disparition de sa fille. Sa trace se perd à l’entrée du magasin Marshall Field’s où Gwendolyn a été déposé par leur chauffeur. La police n’a rien trouvé et Mme Van Haren, désespérée, se tourne vers ce duo d’enquêteurs très réputé. Gwendolyn a disparu alors qu’elle était sur le point de se marier et son fiancé, Charles Coulton, demeure introuvable lui aussi. Ida et Michael se mettent au travail, convaincus que Mme Van Haren ne leur a pas tout dit. Le lieutenant Stockman leur raconte que l’affaire lui a été retirée très rapidement. Il se souvient de l’ambiance chez les Van Haren, où tout le monde semblait avoir quelque chose à cacher. Et que penser de l’absence du père, et de l’attitude de Charles Coulton senior? L’homme d’affaires n’a même pas signalé la disparition de son fils et s’empresse d’exercer des pressions sur l’agence Pinkerton dès les premières questions de Michael. Écartés de leur enquête, Ida et Michael ne peuvent se résoudre à laisser tomber leur cliente. Leurs questions dans l’entourage de Gwendolyn les amènent dans le quartier noir de Chicago. Les gens huppés viennent s’y distraire en compagnie d’un «guide». Boîtes de jazz, alcool, garçonnières, prostituées, ces «tours operators» d’un genre un peu particulier sont capables de satisfaire toutes les demandes, tous les caprices. Gwendolyn et ses relations avaient leurs habitudes avec un certain Randall Taylor, qui a disparu lui aussi. On disparaît décidément beaucoup dans cette affaire. Toutes les pistes découvertes par Ida et Michael mènent systématiquement à des personnes assassinées ou volatilisées. Ce qui ne disparaît pas, en revanche, ce sont les pressions, les menaces, les filatures dont ils sont l’objet. Bientôt ils ne sont plus seuls à enquêter sur la disparition de Gwendolyn. Leur enquête croise celle de Jacob Russo et le courant passe bien, très bien même, entre Ida et Jacob… Il semble désormais acquis que Gwendolyn a surpris Charles dans une activité telle que la jeune femme, très choquée, n’a eu d’autres choix que de prendre la fuite pour se protéger. Qu’a-t-elle vu? Que manigançait Charles Coulton et surtout, est-ce que la jeune fille a réussi à se mettre à l’abri?… Beaucoup de questions et un gros volume qui se lit goulûment pour apporter les réponses.

Poussant un peu plus loin son expérience très oulipienne* de la création par contrainte, Ray Celestin a construit ce deuxième volume en suivant les codes d’un morceau de jazz (Exposé du thème, duo, pont, solo, etc.), faisant ainsi d’une pierre deux coups. La construction de son roman est une leçon d’écriture doublée d’un cours, limpide, sur le jazz. Mascarade impressionne également par son étude sociologique, économique et raciale du Chicago des années vingt. Une grande partie du roman se passe dans le quartier noir, là où les populations qui touchent les revenus les plus faibles payent les loyers les plus élevés de la ville pour des logements insalubres. On se consolera en se disant que c’était à Chicago dans les années vingt et qu’aujourd’hui ce genre de chose n’arrive plus nulle part… Et puis il y a Louis Armstrong, l’ami d’enfance d’Ida, qui a lui aussi fait le voyage de La Nouvelle-Orléans à Chicago à la recherche d’un avenir meilleur. Si le musicien y est devenu une référence internationale, l’homme demeure fidèle à lui-même, fidèle à ceux qu’il aime.

* Quezaco? Il est ici fait référence à l’OuLiPo, rassemblement fondé en 1960 par François Le Lionnais et Raymond Queneau et toujours actif, site web compris. L’idée de base est que la contrainte peut-être une source de création littéraire. Par exemple, La Disparition de Georges Perec, tout un roman écrit sans la lettre «e»…

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Enquête dans les rues vides de Kigali en 1994

Gaspard-Hubert Lonsi Koko, Au Pays des mille collines, L’Atelier de l’égrégore février 2016, in La Trilogie des Grands Lacs, L’Atelier de l’égrégore 2017.

Troisième tome de la Trilogie des Grands Lacs et troisième enquête de Ciceron Boku Ngoi.

Printemps 1994. L’attentat qui a coûté la vie au président Habyarimana plonge le Rwanda dans le chaos. Il se murmure, sur différents canaux, que la France pourrait avoir sa part de responsabilité. Seul un examen des boîtes noires de l’appareil permettrait de faire toute la lumière, mais comment mettre la main dessus, discrètement. Pendant que l’on se gratte la tête dans les ministères, à l’Élysée, le conseiller Maccioci, sait déjà qui appeler. C’est ainsi que Cicéron Boku Ngoi, détective privé congolais établi à Paris, se retrouve à nouveau en mission secrète pour le compte du gouvernement français. Pas question d’atterrir à Kigali, l’aéroport est fermé. Il faudra passer par la République Démocratique du Congo. Et passer aussi entre les mailles du réseau de surveillance du régime mobutiste. Quelques mois après sa dernière mission (La Chasse au léopard), le détective retrouve Kinshasa, où la situation ne s’est guère améliorée. Entre policiers sous payés et militaires très nerveux, c’est toujours le royaume de la débrouille et de la corruption. À Goma, dans un aéroport totalement vide, Cicéron Boku Ngoi se retrouve seul face à un militaire armé et bien décidé à lui extorquer tout ce qu’il imagine possible d’obtenir d’un étranger venu de si loin. Cicéron Boku Ngoi parvient à apaiser le militaire et celui-ci accepte, moyennant finances, de l’amener au plus près de la frontière rwandaise. Sur la route de Gisenyi, le détective croise quantité de familles qui prennent le chemin de l’exil. Il s’installe dans un Hôtel Méridien pratiquement désert, se met en travail et appelle le conseiller Maccioci, pour un premier rapport. Celui-ci lui annonce qu’en France, de nouveaux éléments rendent sa mission caduque: un capitaine clame haut et fort que les boîtes noires de l’avion du président Habyarimana ont été retrouvées et analysées. Cicéron se gondole en écoutant les exploits du capitaine. Mais ce qui est sûr aussi, c’est que sa mission a été éventée et qu’il va devoir faire très attention à lui. Pour autant, il ne renonce pas à s’approcher des débris de l’avion et à fouiller la zone. À défaut de boîtes noires, il ramasse un insigne qui ne lui est pas inconnu…

Comme pour La Chasse au léopard, Gaspard-Hubert Lonsi Koko s’est servi du terreau de faits réels pour y planter son roman. Plus de vingt ans après le génocide rwandais, les images sont encore dans toutes les mémoires. Le roman les effleure au moyen de quelques détails, de quoi rendre les massacres concrets, mais sans excès. Plus saisissantes, peut-être parce qu’absentes des journaux télévisés de l’époque, alors seules sources d’informations, ce sont ces descriptions des grandes villes du pays après les massacres, des villes désormais silencieuses, vidées de leur population, les rues livrées aux chiens errants… Et puis il y a toutes ces questions, que le roman soulève, et qui restent sans réponse. Comment en est-on arrivé là? Bien sûr, il y a les travaux des chercheurs, les sites encyclopédiques, qui donnent toutes les explications nécessaires, historiques, sociologiques. Mais toutes ces analyses demeurent formelles comparé à l’horreur de ces gestes de tuerie répétés encore et encore et pour lesquels il n’y aura jamais d’explications acceptables. Quant à ce qui est présenté comme l’élément déclencheur de toute cette horreur, l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, il demeure, à ce jour, non élucidé. Les fameuses boîtes noires n’ont jamais été retrouvées ni analysées. Au Pays des mille collines est un roman qui rend hommage à toutes les victimes de cette gigantesque barbarie, un roman dont l’ambiance demeure longtemps dans la mémoire du lecteur.

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Enquête dans Kinshasa sous Mobutu

Il y a quelques mois, Polartrip partageait sa découverte d’un roman policier de Gaspard-Hubert Lonsi Koko publié à l’Atelier de l’égrégore. Ce roman n’est pas le seul, loin de là, dans l’impressionnante production de cet écrivain congolais qui se partage entre Paris et Kinshasa. Voici donc une lecture des deux premiers tomes de La Trilogie des Grands Lacs (Atelier de l’égrégore 2017), des deux premières enquêtes de Cicéron Boku Ngoi, détective privé congolais établi à Paris de longue date, patron de la Ndanda Holding Investigation, spécialisé dans l’espionnage, le contre-espionnage et l’intelligence économique.

Gaspard-Hubert Lonsi Koko, Dans l’oeil du léopard L’Atelier de l’Égrégore, 2015

Paris, printemps 1987. Cicéron Boku Ngoi, détective privé, est appelé par l’ambassadeur de la République du Zaïre pour une urgence délicate. Un avocat français, Patrick de Lavigerie, a disparu de Kinshasa. S’il est entre les mains de la Division Spéciale Présidentielle, tout est possible… Son Excellence Buya Marani est d’autant plus inquiet que les services officiels zaïrois restent silencieux. Il a juste appris qu’à Kinshasa, d’aucuns le soupçonnent de vouloir exploiter l’évènement afin de semer la zizanie dans les relations franco-zaïroises, au préjudice du gouvernement zaïrois. Buya Marani demande donc à Ciceron Boku Ngoi de partir enquêter au plus vite à Kinshasa, en toute discrétion, et de ne rendre compte qu’à lui seul. Voilà qui ne va pas être facile compte tenu de la surveillance exercée sur la population zaïroise par le pouvoir du maréchal Mobotu. À peine sorti de l’ambassade, le détective est alpagué par un agent de la DST qui l’amène directement au Quai d’Orsay, dans le bureau du conseiller en charge de la République du Zaïre et de la région des Grands Lacs africains. François-Xavier Maccioci désire tout savoir de l’entretien que le détective vient d’avoir avec l’ambassadeur, quitte à recourir au chantage. Cicéron Boku Ngoi n’a d’autres choix que de révéler la mission qui vient de lui être confiée. Le conseiller Maccioci lui confie la même mission, mais pour le compte du gouvernement français. Une double couverture qui devrait permettre à Cicéron Boku Ngoi d’opérer plus facilement sur place. Encore que… Méfiant du pouvoir zaïrois qui a des yeux et des oreilles partout, le détective complète les dispositifs des uns et des autres par ses propres moyens et arrive à Kinshasa nanti d’une impressionnante collection d’identités et de faux papiers tous plus vrais que nature, collection encore enrichie sur place afin de brouiller toutes les pistes. Il contacte ensuite quelques personnes de confiance, des amis d’enfance, qui seront ses auxiliaires le temps de mener à bien sa mission. Celle-ci commence à l’Hôtel Intercontinental où Patrick de Lavigerie occupait une chambre. Quelques pourboires permettent d’ouvrir portes et registres et Cicéron découvre progressivement quelles étaient les relations kinoises de l’avocat. Il faut ensuite rencontrer ces personnes, les écouter, décider qui dit vrai, qui dit faux, qui doit être un peu bousculé… Commence alors un scenario à la Tarantino, la folle équipée, dans tout Kinshasa, d’un cerveau entouré de bras cassés, plus rapides de la gâchette que du neurone, eux même en concurrence avec les espions d’un régime corrompu jusqu’au trognon. La recette fonctionne toujours. C’est à la fois drôle et exotique, Kinshasa oblige, avec en toile de fond des détails du quotidien des kinois sous dictature mobutiste…

Gaspard-Hubert Lonsi Koko, La Chasse au léopard, deuxième tome de La Trilogie des Grands Lacs, Atelier de l’Égrégore 2015

Il ne fait pas bon circuler dans Kinshasa en ce mois de janvier 1993. La capitale est otage des militaires en colère, eux-mêmes otages des tensions entre le maréchal Mobutu et son premier ministre, Etienne Tshisekedi. Ces émeutes feront deux mille mort dont l’ambassadeur de France, Philippe Bernard. Grosse colère du ministre des affaires étrangères français! Comment, désormais, venger la mort de l’ambassadeur sans que le redoutable maréchal Mobutu parvienne encore à manipuler les évènements en sa faveur ? À Paris, dans les bureaux du Quai d’Orsay, François-Xavier Maccioci, conseiller en charge de la République du Zaïre et de la région des Grands Lacs, en profite pour se mettre en valeur. Il a, dans son carnet d’adresse, les coordonnées de l’homme de la situation, qui a déjà rendu de grands services six ans plus tôt en retrouvant Patrick de Lavigerie, avocat otage d’un groupe d’opposants. Reste à convaincre Cicéron Boku Ngoi de retourner enquêter à Kinshasa, trouver le responsable de l’assassinat de Philippe Bernard et le ramener en France au nez et à la barbe de l’administration zaïroise ! Une analyse des évènements ne laisse aucun doute sur l’identité du commanditaire de ce pseudo accident. Un commanditaire tellement puissant que, d’abord, Cicéron Boku Ngoi refuse tout net d’aller le chercher : l’entreprise est beaucoup trop risquée et il n’est pas suicidaire ! Cependant, capturer le commanditaire, c’est délivrer la population zaïroise de celui qui l’oppresse depuis tant d’années. Cicéron Boku Ngoi accepte d’être le Zaïrois qui fera ce travail. Récupérant sa collection de fausses identités si utile six ans plus tôt, il se rend à Kinshasa. Il faut d’abord reconstituer l’équipe qui l’avait aidé lors de sa précédente mission. Les convaincre de le suivre dans une équipée encore plus folle que la précédente. L’argent permet de briser les réticences les plus rigides mais ne fait pas tout. S’ils ont des armes en suffisance, ils leur manque un cerveau qui connaît, de l’intérieur, le fonctionnement de la DSP, quelqu’un capable d’être le grain de sable qui bloque cette machine trop bien huilée. Les amis de Cicéron connaissent cet homme là, mais il vit désormais retiré à une centaine de kilomètres de Kinshasa, autant dire le bout du monde. Comment se rendre chez lui, sans route, et avec, sur le trajet, un unique pont qui menace de s’effondrer ? Mais rien n’arrête Cicéron Boku Ngoi quand il est en mission et tout ce qu’il voit autour de lui lui crie la nécessité de mener celle-ci à bien…

Pour ce deuxième volume des enquêtes de Cicéron Boku Ngoi, Gaspard-Hubert Lonsi Koko s’est inspiré de faits réels. Cette balle perdue qui a tué l’ambassadeur de France à Kinshasa durant les émeutes de janvier 1993, pour un romancier, c’est du pain béni ! Et si cette balle n’avait pas été une balle perdue ? Et si le fusil avait été sciemment orienté ? Trame historique et fiction se mêlent au fil des pages pour raconter Kinshasa et le reste du pays après vingt huit ans de régime mobutisme. À mesure que l’on avance dans la description de cette population étroitement surveillée par les sbires de la DSP, qui ne mange pas à sa faim et galère pour se déplacer dans un pays où les voiries sont inexistantes, la rocambolesque entreprise du détective et de ses acolytes se teinte d’accents de sincérité qui ne laissent pas indifférent. Le roman se pare également d’une réflexion sur le rapport à l’argent dans un pays où plus rien ne fonctionne, où l’on manque de tout et où tout s’achète. Cette réflexion s’étend également aux relations internationales où le bien être d’une population ne pèse que plume sur la balance des intérêts économiques. Bref, un roman bien plus profond qu’il n’y paraît, où chaque lecteur trouvera de quoi faire son beurre. Les amateurs de bonnes histoires avec action et humour seront ravis. Les lecteurs tendance bigorneau perceur y trouveront matière pour alimenter leurs neurones.

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Turing et son époque

David Lagercrantz, Indécence manifeste (Syndafall i Wilmslow, 2009), traduit du suédois par Rémi Cassaigne pour Actes Sud 2016, réédition en poche, Babel noir 2018.

Wilmslow, le 8 juin 1954. L’inspecteur Leonard Corell traîne son ennui jusqu’à une demeure isolée de cette bourgade du sud de Manchester. Une gouvernante a trouvé son employeur mort sur son lit, de l’écume autour des lèvres. Tout, dans les premières constatations, indique un suicide. Le logement empeste le cyanure et il reste la moitié d’une pomme, en partie croquée, sur la table de nuit. L’homme qui a mis fin à ses jours n’était pas très âgé, quarante et un ans. C’était un mathématicien, un ancien professeur de Cambridge qui travaillait à Manchester depuis la fin de la guerre, le Dr Alan Turing. Ce nom ne dit pas grand-chose au jeune inspecteur Corell, juste une impression de déjà lu. Ce qui les intrigue le plus, lui et son collègue venu en renfort, c’est que le mort n’a rien laissé, pas de lettre d’adieu, pas de testament, rien. Pire, en fouillant le logement, les policiers trouvent des places de théâtre pour la semaine suivante et une invitation à la prochaine séance de l’Académie des sciences. Alors, suicide ou crime?
Leonard Corell est troublé par la mort de Turing. Cette vie de mathématicien aurait pu être la sienne s’il n’y avait eu les revers de fortune paternels, les brimades à Marlborough College et finalement le renoncement. Il s’est engagé dans la police comme on part sur une voie de garage. Mais une décennie plus tard, il ne supporte plus cette hiérarchie hypocrite et ses directives stupides. Il ne comprend pas non plus la précipitation qui entoure brusquement cette enquête, comme si ordre avait été donné de vite conclure à un suicide. La mort de Turing affole jusqu’au ministère des affaires étrangères. Certains tremblent à l’idée que Turing, pourtant surveillé, aurait révélé des secrets. Le superintendant Hamersley se déplace en personne jusqu’à Wilmslow pour inciter Leonard Corell à enquêter en ce sens et n’en référer qu’à lui.
Sur quoi travaillait Turing ? À quoi correspond cette médaille, cachée dans le dernier tiroir de son bureau ? Remerciement pour services rendus pendant la guerre ? Si oui lesquels ? Leonard Corell commence à enquêter et surtout à réfléchir. Il renoue avec les mathématiques, lit les travaux de Turing, rencontre ceux qui l’ont connu, pose des questions et commence à comprendre. De quoi attirer l’attention de gens dangereux et prêts à tout pour qu’il ne parle pas…

Le roman vaut autant pour l’évocation de Turing et de son époque que pour le parcours initiatique de l’enquêteur. Honneur à Turing, le personnage le plus important. Même s’il meurt très vite, il ne cesse de revivre grâce aux lectures et aux rencontres de l’inspecteur Corell. D’une conversation à l’autre, David Lagercrantz, fort bien documenté, restitue et surtout fait comprendre, même au plus néophyte, toute l’étendue de la pensée de Turing. Cet homme est décidément parti trop tôt. L’autre élément phare du roman, c’est l’époque. Nous sommes en pleine guerre froide et là aussi, le travail de documentation est impressionnant. Depuis la fuite de Burgess et Maclean en URSS (1951), l’Angleterre, traumatisée, s’est lancée dans une chasse aux homosexuels. Systématiquement soupçonnés de communisme, d’intention de trahir leur pays, accusés de toutes les faiblesses, de toutes les perversions, ils sont, plus que jamais, obligés de vivre dans le mensonge. À la moindre imprudence, au moindre soupçon, à la moindre délation, ils risquent l’emprisonnement ou la castration chimique. Outre leurs existences considérablement fragilisées, les homosexuels sont privés de leurs droits les plus élémentaires. Se rendre à la police pour dénoncer un chantage, c’est être assuré de se retrouver devant les tribunaux en position d’accusé, au motif d’indécence manifeste. Turing, victime d’un cambriolage, a ainsi payé le prix fort. Et combien, demeurés anonymes, ont préféré se suicider plutôt que de continuer à vivre ainsi. Face à ces hommes qu’il doit traquer et interroger sans ménagement, l’inspecteur Corell ressent un malaise grandissant. Se confronter à la vie de Turing, à sa vie de scientifique mais aussi à sa vie d’homme, c’est, pour Leonard Corell, se confronter à ses propres choix de vie. Il n’est jamais trop tard…

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Enquête au milieu des araignées

Fred Vargas, Quand sort la recluse, Flammarion 2017, réédition poche J’ai lu, juin 2018.

Retrouver Adamsberg et la brigade, c’est toujours un grand moment pour les lecteurs de Fred Vargas. Comment fait-elle pour nous distraire et nous élever à ce niveau de réflexion et d’écriture, nous embarquer dans sa curiosité avec une originalité à chaque fois renouvelée ? Il y a là un sacré mystère ! Ou plutôt, soyons franc, beaucoup de travail et de temps passé, en recherche et en écriture. Pour tout cela, chapeau bas, merci Madame.

Quand sort la recluse, le cru en format de poche 2018, nous emmène à la découverte des recluses, des araignées aussi craintives qu’inoffensives, qui vivent cachées et ne piquent que si on les agressent. Adamsberg ignorait tout de ces bestioles jusqu’à ce qu’il découvre qu’un de ces hommes, Voisenet, s’intéresse aux morts par venin de recluse. Trois morts en trois semaines, décédés en 48 heures, empoisonnés par un venin d’une puissance inédite, de quoi mettre en émoi la presse du sud de la France. D’ordinaire les recluses tuent cinq à sept fois sur l’année, des victimes déjà bien affaiblies par l’âge ou la maladie. L’inquiétude se répand, les questions fusent, les recluses auraient-elles muté, leur venin devenu plus toxique ? La faute aux bouleversements climatiques, aux pesticides ?
Voisenet s’intéresse à ces morts par nostalgie familiale. Adamsberg y sent une affaire en cours, sans qu’il puisse se l’expliquer, et encore moins l’expliquer aux membres de la brigade. Qui acceptera de le suivre dans une enquête qui ne repose que sur une intuition brumeuse ? Une enquête en marge de tout mandat officiel, une enquête qui n’existe pas, mais que l’on mène quand même. Une équipe se forme autour de lui, petite mais organisée. Une équipe d’inconditionnels d’Adamsberg, Voisenet, Froissy, Veyrenc, Mercadet, Estalère et l’arbre sacré de la brigade, Retancourt. Une équipe qui doit agir en cachette, pour ne pas provoquer l’ire de ceux qui n’en sont pas, qui n’y croient pas, le brutal Noël et le redoutable Danglard, plus isolé que jamais dans sa tour de savoir. Tant qu’à enquêter sur des assassinats au venin de recluse, autant en savoir plus sur ces bestioles. Adamsberg prend rendez-vous avec le professeur Pujol, arachnologue au Muséum d’histoire naturelle. Dans d’interminables couloirs, il rencontre une drôle de petite dame, Irène Ramier, qui s’intéresse elle aussi à ces morts par venin de recluse. Elle est venue du sud de la France pour apporter au professeur une recluse ramassée dans son jardin. Ces petites bêtes sont aussi discrètes que rares. Et le professeur tellement désagréable qu’Irène préfère offrir sa recluse à Adamsberg. De leurs discussions, il ressort qu’il est impossible de tuer quelqu’un avec du venin de recluse. La quantité nécessaire implique d’attraper un nombre incalculable de ces araignées pour leur faire cracher leur venin sans se faire mordre, tout ça demande tellement de temps, de technique, de patience, et pourtant… Au détour d’une conversation, Irène révèle à Adamsberg qu’elle a croisé la route des deux premiers morts, qu’ils se connaissaient depuis l’enfance et avaient répandu beaucoup de souffrance autour d’eux. Le début d’une pelote à démêler, qui entraînera Adamsberg et finalement toute la brigade réunie, dans les archives d’un orphelinat qui n’avait de miséricorde que dans son nom…

Jamais simple de résumer un Fred Vargas, c’est peut-être le propre des grands romans… Pas facile non plus de partager son plaisir de lecteur avec un néophyte. Ces romans sont tellement particuliers qu’on ne sait par où commencer, ils ont un monde à eux, que rien n’oblige à ressembler à ceux qu’on nous donne en modèle*… et c’est peut-être pour cela qu’ils font tant de bien. Ils divertissent, instruisent, apaisent. Lire Fred Vargas, c’est s’absenter pour quelques pages dans un autre monde. Quitter le fracas contemporain pour rejoindre le quotidien de la brigade criminelle du 13ème arrondissement de Paris. Tout n’y est pas rose. Hors les murs et au sein de l’équipe. Il y est question de crime, de violence, de lutte de pouvoir, mais tout cela est atténué par les nuages de brume qu’Adamsberg répand sur le monde qui l’entoure. Aux côtés de cet homme, qui a tourné le dos aux diktats des apparences depuis bien longtemps, rien ne semble jamais urgent, jamais stressant. Même les situations les plus douloureuses finissent par trouver une solution, connaître leur épilogue dans une sorte d’apaisement.

Pour ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de se perdre dans un Fred Vargas, qui tenteraient bien l’expérience mais restent bloqués devant la pile sans savoir par où commencer, l’aventure peut débuter avec n’importe quel titre sans craindre l’égarement. Les relations au sein de la brigade sont toujours subtilement évoquées, les thèmes les plus pointus acquièrent une éblouissante limpidité. Cela aussi, c’est du grand art.

* William Sheller, Un homme heureux

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Crimes à la une des médias

Michel Moatti, Tu n’auras pas peur, Hervé Chopin éditions 2017, réédition poche 10/18, mars 2018.

Londres, janvier 2017. Lynn Dunsday, journaliste au Bumper, est réveillée par un sms, un corps a été découvert dans Lower Lake. Il lui faut moins d’un quart d’heure pour attraper un métro, direction la scène de crime et peut-être le scoop qui lui donnera une longueur d’avance sur ses collègues. La trentaine célibataire et désordonnée, Lynn a dans les lattes presque dix ans de métier et un sérieux qui lui vaut un peu de respect de la part de ses confrères et de la police. Sur place, elle retrouve Trevor Sugden, avec qui elle a sympathisé. Retraité d’un grand quotidien, Sugden écrit désormais dans les quatre feuilles du Broadway Sentinel. C’est une scène de crime peu banale qui se révèle devant eux : les équipes de police sortent du lac un métis gelé, attaché à un fauteuil d’avion, et qu’on est venu déposer là. Trevor remarque des coulées de peinture bleue sur le corps, de vieux souvenirs se réveillent. Quelques heures de recherches plus tard, les pièces s’emboîtent: le cadavre de Lower Lake est la réplique de la dépouille d’Otis Redding, mort dans un accident d’avion. Son corps, encore attaché à son siège, a été retrouvé dans un lac glacé. Quel esprit dérangé se cache derrière pareille mise en scène, et pour quel mobile ? Il y a aussi la peinture, ce bleu aussi innocent que celui des maquettes d’enfant. Sugden a promis le silence sur ce «détail» à son ami le superintendant Davies, un «détail» qui renvoie aux archives les plus sombres de l’histoire du crime… Pendant ce temps, Lynn se débat entre une hiérarchie policière misogyne et la pression continue d’un rédacteur en chef toujours avide de scoops. Comment tenir quand on est pris dans un étau ?
Dans l’équipe des enquêteurs, il y a bien Andrew Folsom avec qui Lynn entretient depuis quelques mois une relation légère à l’avenir incertain. Lynn a toujours besoin d’infos et Andrew est à la source. Cette histoire qui s’ébauche va-t-elle tenir face à une enquête qui s’annonce hors norme ? Les scènes de crimes se succèdent. Lynn et Trevor s’y retrouvent, travaillent ensemble, décompressent ensemble. Andrew Folsom se joint parfois eux. Lynn a remarqué que le vieux journaliste n’allait pas bien. Trevor finit par lui révéler son secret car, le moment venu, il n’aura peut-être qu’elle pour lui tenir la main… Ébranlée, Lynn doute de ses choix de vie, tout comme Andy. Mais où trouver le temps de se poser, de réfléchir, avec ce tueur qui leur donne régulièrement rendez-vous sur des scènes de crimes plus originales les unes que les autres. Les articles de Lynn, avec leur ton unique, leur contenu vérifié, régulièrement mis à jour, se démarquent du travail de ses collègues. Ils attirent l’attention du tueur qui lui propose un jeu de piste, une relation privilégiée. Toujours avide de comprendre, la jeune femme mord à l’hameçon…

Une fois encore Michel Moatti impressionne par la densité de son roman, sa profondeur et sa lisibilité. L’intrigue, particulièrement soignée, portée par des personnages que l’on aurait plaisir à retrouver, illustre une réflexion, profonde. Cette démarche apparaît, roman après roman, comme la marque de fabrique de cet auteur. Tu n’auras pas peur ausculte la société de l’information à l’heure d’internet, du tout en direct, sans le moindre recul. Et s’interroge sur le rôle de tous ses acteurs, ceux qui produisent cette information, ceux qui la mettent en scène, ceux qui en vivent, et ceux qui la consomment. Le roman offre également de saisissants tableaux de notre époque, dans le métro aux premières heures, dans les files d’attente des services sociaux, dans les meetings politiques. Les mots pour décrire sont si évocateurs que l’on se retrouve devant de véritables photographies. Ces instantanés mettent en scène une société malade d’elle-même, de sa course effrénée au toujours plus, plus vite, plus fort et surtout plus rentable, de préférence avec moins de moyens, moins de personnes. Les êtres humains n’y sont plus que de petits rouages dans une gigantesque machine économique au service de quelques uns. Est-ce ainsi que les hommes vivent?

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1918, une enquête à l’arrière du front

Michel Moatti, Les Retournants, Hervé Chopin Éditions 2018

Août 1918 sur le front de la Somme. D’offensives spectaculaires en assauts décisifs, la guerre n’en finit pas de finir. Dans les tranchées, les hommes n’en peuvent plus de ces quatre années qui font d’eux des hommes brisés. Ceux qui sont encore capables de réfléchir, pas encore complètement abrutis d’alcool, de peurs immenses et de violences barbares, ceux là n’en finissent plus de se demander «à quoi bon?» À quoi bon continuer, à quoi bon risquer sa vie? Mais il n’y a pas de place pour les pacifistes en 1918. Et le sort qui attend les déserteurs n’est guère différent de celui des soldats des tranchées, seule la nationalité des balles et des tireurs change. Toutes ces questions, Vasseur et Jansen, au fond de leur tranchée, se les posent aussi. Ils laisseraient bien tout tomber pour fuir à l’arrière. Vasseur est d’autant plus motivé, avec un plan où tout semble prévu, qu’une grande offensive se prépare, qui se traduira, une fois encore, par des centaines de morts… Vasseur tarabuste Jansen. Est-ce là qu’il veut mourir? Jansen hésite. Par bien des côtés, Vasseur lui fait peur. Il y a chez ce lieutenant un goût effrayant pour la violence et le sang répandu. Peut-être la faute à tout ce temps passé dans les tranchées, entre les morts, les râles d’agonie des uns et les coups de folie des autres. Qui résisterait à pareille épreuve? Finalement, Jansen cède, suit Vasseur et son plan, direction la côte. Au début, tout semble facile, comme s’il suffisait de marcher. Au loin, sur le front, la canonnade semble leur donner raison. À Camon, une ferme abandonnée leur sert de refuge. Les deux hommes s’installent pour quelques heures mais leur présence attire un gendarme curieux. Vasseur lui règle son compte, aussi cruellement qu’il massacrait les soldats allemands sur le front. Les voilà donc coupables d’un crime, désormais recherchés pour désertion et meurtre. Plus que jamais Jansen doute du bien fondé de leur équipée, mais c’est trop tard. À la nuit tombée, ils reprennent la route en direction d’Amiens. Deux cadavres dans la cour d’un café éventré leur fournissent une nouvelle identité. Les voilà devenus Pierre Vally et Julien Malka, médecins. Pendant ce temps, à la prévôté d’Amiens, le capitaine de gendarmerie François Delestre reçoit un nouvel ordre de mission, retrouver Vasseur et Jansen, déserteurs et meurtriers. Delestre, qu’on appelle le Chien de sang, tant ses états de service sont éloquents. Vasseur et Jansen continuent leur chemin vers la côte et peaufinent leurs personnages, désormais suivis à la trace par Delestre, si habile à susciter confidences et remarques. Peu désireux de tester leurs nouvelles identités aux différents barrages, les deux hommes s’enfoncent dans la campagne et se retrouvent au domaine d’Ansennes, un écrin de verdure et de paix, une vaste demeure qui abrite les de Givrais père et fille ainsi qu’une domestique. Un incident entre un braconnier mal intentionné et le chien de Mathilde leur ouvre la demeure. Les voilà désormais à l’abri. Mais combien de temps tiendront-ils, avec leur fable de médecins en quête d’une clinique, face au vieux de Givrais qui n’est dupe de rien? Le temps passe, Vasseur s’absente de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, et on commence à découvrir beaucoup de cadavres dans le coin, des morts qui arrivent aussi aux oreilles du capitaine Delestre…

Un ouvrage à la croisée des chemins, entre roman noir et road-movie. En ces années de commémorations du centenaire de la première guerre mondiale, on ne compte plus les ouvrages sur le sujet, tous plus nécessaires les uns que les autres. Avec ses Retournants, superbement écrits, Michel Moatti apporte sa pierre à l’édifice. Ces Retournants, c’est d’abord un voyage dans la mémoire familiale, comme le raconte les très émouvantes «Notes de l’auteur». C’est aussi un voyage dans l’Histoire, avec la part d’originalité propre à cet auteur. Les mots de Michel Moatti pour décrire la vie à l’arrière du front, maisons et villages abandonnés, civils figés dans la mort tels que fauchés par les armes, ces mots là insufflent comme une nouvelle vie à des natures mortes pourtant centenaires. Quand à la vie des déserteurs, ces hommes que la patrie condamnait si durement tout en leur infligeant l’innommable, cette vie là a rarement bénéficié d’un développement aussi détaillé, comme quoi tout n’a pas encore été dit sur cette époque. La fuite des deux lieutenants, les récits de la vie à l’arrière du front, les paroles des uns et des autres, tous ces éléments nourrissent une profonde réflexion sur la cruauté humaine et sur la guerre, celle que les uns décident, celle que les autres font.

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