Glasgow dans les années 50

Trois romans de Craig Russell (1956-) pour une balade à Glasgow dans les années 50, aux côtés de Lennox, détective privé. Une balade dans une ville blanche de brouillard, grise de pluie et noire de suie, une balade ponctuée de scènes de rues à la Cartier-Bresson.
Capitaine démobilisé la guerre terminée, Lennox est resté à quai à Glasgow, incapable de traverser l’océan et de retourner au Canada. Les paysages en vert et bleu, les grands espaces lumineux de sa jeunesse semblaient lui demander des comptes. Loin des rives de la Kennebecasis, il était devenu un homme capable de tuer pour rester en vie, un homme qui trouve du plaisir dans la violence. Cette part de lui-même, qu’il aurait voulu ne jamais connaître et qu’il essaie de dompter, était plus à sa place dans les rues sombres de Glasgow, cadre idéal à son cynisme teinté d’une solide dose d’humour.

Craig Russell, Lennox (Lennox, 2009), traduit de l’anglais par Aurélie Tronchet pour Calmann-Lévy 2011, coll. « Robert Pépin présente… », réédition au Livre de Poche 2012.

Russell C_Lennox_couv

Printemps 1953. Comme tout le monde à Glasgow, Lennox a entendu parler des jumeaux McGahern. Une drôle de paire dont les affaires sont limitées sous peine d’enfreindre les lois posées par les Trois Rois. Depuis 1948, Hammer Murphy, Jonny Cohen et Willie Sneddon se partagent le marché des distractions locales (bars, paris, prostitutions…), ne laissant que des miettes à leurs concurrents. Ils sont habiles, introduits dans la bonne société, et des enveloppes discrètes aident à huiler les rouages de leurs affaires. Malgré l’obstination du commissaire McNab, la police n’a jamais pu les coincer. Dans l’ombre des Trois Rois, les jumeaux McGahern, n’intéressaient pas grand monde. Jusqu’au jour où Tam MacGahern s’est pris une volée de pruneaux mal placés. Pas de traces ailleurs que sur les murs, pas de témoins, une enquête au point mort. Huit semaines plus tard, Frankie McGahern ordonne à Lennox de trouver l’assassin de son frère, paiement à l’appui. Lennox refuse, trop risqué. Frankie McGahern passe des mots aux poings mais leur bagarre est écourtée par une patrouille. McGahern est retrouvé mort quelques heures plus tard et la police s’empresse de réveiller Lennox pour le soumettre à un interrogatoire musclé. Avec un pedigree comme le sien, il n’aura pas résister à l’envie de conclure la bagarre. Depuis l’assassinat de Tam McGahern, le commissaire McNab subit la pression de sa hiérarchie. Il faut des résultats. Mais comme personne n’a rien vu rien entendu, ces derniers tardent à venir. Coller l’assassinat des frères McGahern sur le dos d’un personnage aussi douteux que Lennox arrangerait bien les choses. Sauf que sa propriétaire, la très respectable Fiona White, affirme qu’il n’est pas ressorti et elle est prête à le jurer devant un tribunal. Les policiers n’ont d’autres choix que de relâcher Lennox, et gare à lui s’il fourre son nez dans cette affaire. Sauf que Willie Sneddon l’engage pour découvrir qui a tué les frères McGahern. De quoi a-t-il l’air, lui, le plus puissant des Trois Rois, à tout ignorer de cette histoire ?! Lennox apprend que les jumeaux aimaient se faire passer l’un pour l’autre, y compris dans les situations les plus intimes. Le soir de l’agression, Tam n’était pas seul. Et est-ce vraiment Tam qui est mort ce soir là ?…

Si Nestor Burma avait un frère détective à Glasgow, il s’appellerait Lennox. Même talent pour se fourrer dans de beaux draps, au propre comme au figuré. Même résistance crânienne face aux multiples objets contondants qui lui tombent dessus, le tout avec un humour qui résiste à toutes les situations. C’est tout le petit monde de Lennox qui se met en place dans ce premier tome. Le récit à la première personne donne du poids au propos et met en valeur son talent pour les répliques inattendues. C’est aussi le regard d’un homme qui a connu la guerre, qui a vu le monde changer autour de lui et n’en est pas revenu indemne. L’humour et une certaine sensibilité sont autant de pansements pour atténuer l’inoubliable. Enfin, les amateurs du genre se laisseront bercer par une construction qui n’est pas sans rappeler La Position du tireur couché de Manchette.

Craig Russell, Le Baiser de Glasgow (The Long Glasgow kiss, 2010), traduit de l’anglais par Aurélie Tronchet pour Calmann-Lévy 2012, coll. « Robert Pépin présente… », réédition au Livre de Poche 2013.

Russell C_Le Baiser de Glasgow_couv

Certains concepts sont étrangers à l’esprit du Glaswégien. La salade. La dentisterie. Le pardon.
Jusqu’au soir où mourut Petite Monnaie MacFarlane, je ne savais pas à quel point l’habitant de Glasgow est incapable de pardon. J’allais bientôt parfaire mon éducation à la vengeance.

Un été des années 50, Glasgow suffoque de chaleur. C’est encore plus chaud entre le détective et la fille du bookmaker, à l’arrière d’une Austin, sur les hauteurs de la ville… Quand Lennox ramène Lorna chez elle, ils découvrent la maison familiale envahie de policiers. James MacFarlane dit Petite Monnaie, le bookmaker le plus connu de Glasgow, a reçu la statue de son lévrier préféré en pleine poire. Et ça ne lui a pas réussi. Pour le commissaire McNab, ce n’est qu’un cambriolage qui a mal tourné et gare à Lennox s’il s’intéresse à cette affaire. Sauf qu’un de ses clients réguliers lui demande, justement, de s’y intéresser. Willie Sneddon, l’un des Trois Rois, était en affaires avec Petite Monnaie et il aimerait récupérer l’agenda du trucidé avant la police. Sneddon a rencontré Petite Monnaie le jour de sa mort et il tremblait de peur. Sneddon, qui se croyait maître dans l’art d’affoler, donne cher pour savoir qui est capable de le surpasser.
Outre ses affaires avec Petite Monnaie, Sneddon a investi dans un boxeur qu’on intimide avant son prochain combat, si Lennox peut s’occuper de ça… Jonny Cohen est également impliqué mais pas Hammer Murphy donc attention à ne pas vexer le dernier des Trois Rois. Avec son gros hachoir à viande, Murphy est quand même bien utile pour faire disparaître les cadavres imprévus. Leur boxeur, c’est Bobby Kirkcaldy, la fierté de Glasgow, qui doit prochainement défendre son titre. Kirkcaldy minimise les menaces et se débarrasse du détective. Le protéger ne sera pas facile. D’autant que Lennox a été engagé par la chanteuse Sheila Gainsborough pour retrouver son jeune frère, Sammy, disparu depuis une semaine. Il a été vu pour la dernière fois devant le Pacific Club, propriété de Jonny Cohen. Sammy était avec Paul Costello et ils menaient grand tapage à propos d’une affaire juteuse. Ils fréquentaient également un Français, Alain Barnier, spécialisé dans l’import-export et le contournement douanier. Paul Costello croit Lennox envoyé par Largo et refuse d’en dire plus. Lennox n’a jamais entendu parler d’un escroc nommé Largo. Il interroge ses contacts et voit arriver chez lui un enquêteur américain. L’agent du FBI en sait déjà long sur Largo et sur une criminalité qui confine les activités des Trois Rois à de la distraction dominicale. Paul Costello disparaît à son tour. Et revient sous forme de cadavre sur les docks quelques jours plus tard, non loin des bureaux de Barnier…
Débordé, Lennox a engagé Davey Wallace, une jeune connaissance de bar qui rêve d’être détective. Davey est chargé de surveiller la maison de Bobby Kirkcaldy. Rien ne se passe, jusqu’au jour où le boxeur ramasse Davey dans le fossé. L’apprenti détective avait remarqué un véhicule suspect, noté le numéro, puis il s’est fait tabasser et dépouiller de son carnet. Qui, de Kirkcaldy ou de ses visiteurs, avaient intérêts à ne pas être remarqué de Davey ?

Peut-être le roman le plus marquant de la série. Le Baiser de Glasgow secoue le lecteur de la première à la dernière phrase. On en ressort essoré et ravi, comme si on descendait d’un manège ! Le roman repose sur deux affaires, une mineure et une majeure, qui, a priori, n’ont rien en commun. Une construction très classique pour ce type de polar, mais que l’auteur renouvelle en exploitant pleinement la palette émotionnelle de son enquêteur. L’affaire mineure est une disparition. Sauf que sa cliente est réellement et simplement inquiète. La sincérité de Sheila Gainsborough émeut Lennox et fait vibrer un altruisme qu’il croyait évanoui en lui. L’affaire majeure, ordonnée par Willie Sneddon, flatte, au contraire, ses instincts les plus sombres et dont il aimerait tant estomper les contours. Si le premier tome de la série s’achevait sur une noire vengeance, Le Baiser de Glasgow finit sur une rédemption. Rédemption immorale compte tenue des activités du bénéficiaire mais rédemption quand même.

Craig Russell, Un Long et noir sommeil (The Deep dark sleep , 2011), traduit de l’anglais par Aurélie Tronchet pour Calmann-Lévy 2013, coll. « Robert Pépin présente… »

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Septembre 1955. Lennox a mis de l’ordre dans ses affaires et se tient désormais à bonne distance des Trois Rois, eux même occupés à régulariser leurs sources de revenus. Si Jonny Cohen et Hammer Murphy, avec son hachoir à viande multi services, possédaient déjà une vitrine légale, Willie Sneddon est devenu un homme d’affaires riche et respecté. L’ambiance semble donc à l’apaisement besogneux. Mais des ossements remontés de la Clyde vont en décider autrement. Quelques lambeaux de tissus et un étui à cigarette permettent d’identifier les restes de Joe Strachan dit Gentleman Joe, braqueur mythique de Glasgow disparu après un dernier coup d’éclat, l’attaque du fourgon qui transportait la recette de l’Exposition impériale, en 1938. Dès lors, c’est la panique dans les esprits.
Deux jumelles se demandent s’il s’agit vraiment de leur papa chéri, disparu alors qu’elles n’avaient que huit ans. Les policiers sentent que l’heure de la vengeance est venue. Lors du braquage, l’un des leurs a été abattu froidement alors qu’il n’avait que sa matraque pour se défendre. Même les Trois Rois se posent des questions. Les jumelles engagent Lennox. Les Trois Rois engagent Lennox. Et le commissaire McNabb vient allonger la liste des clients du détective, à titre personnel. C’était un ami de Charles Gourlay, le jeune bobby abattu, ils débutaient ensemble. Lennox n’a jamais eu autant de clients ni gagné autant d’argent, légalement ! Tous n’ont qu’une idée en tête : les ossements remontés de la Clyde sont-ils bien ceux de Joe Strachan dit Gentleman Joe ? Tout le monde est convaincu qu’il ne peut s’agir que de lui. Mais tout le monde doute. Les jumelles car depuis la disparition de leur papa, elles reçoivent, tous les ans, à la date anniversaire du braquage de 1938, une enveloppe garnie d’une somme rondelette. Qu’elles changent d’adresses ou de nom, l’envoi n’a jamais fait défaut. Si ça n’était pas leur père, qui pouvait les suivre d’aussi près ? Joe Strachan a dupé tellement de monde que les Trois Rois, ses successeurs naturels, voudraient vraiment être sûr que c’est bien lui qui dormait dans les eaux sombres de la Clyde, afin de ne pas devoir dire adieu à leurs business, afin de ne plus devoir regarder derrière eux. Quand au commissaire McNab, malgré son peu d’estime pour Lennox, il sait combien le détective peut se monter efficace et loyal même dans les situations les plus extrêmes. Lennox dispose de très peu d’éléments pour démarrer son enquête. Les jumelles ne possèdent pas de photos de leur père, la police n’a jamais pu prendre ses empreintes. Tous ceux qui ont croisé un jour Gentleman Joe semblent morts ou disparus. Quant à une empreinte dentaire, à Glasgow… autant chercher une vierge dans un bordel !
Donald Fraser, un avocat de Glasgow, a également décidé de faire travailler Lennox, mais pas sur la même affaire. Un acteur américain a été photographié en fâcheuse position avec un membre éloigné de la famille royale. Si Lennox pouvait récupérer toutes les photos et détruire toutes les traces, cela éviterait bien des embarras… Un travail classique pour un détective, et mené rapidement à son terme. Sauf que dans la chambre noire du photographe amateur, un cliché intrigue Lennox, une photo un peu floue d’un gentleman de haute stature et qui pourrait s’avérer plus gênante que les images « pour adultes » qu’il devait récupérer. Et si c’était là le véritable motif de sa mission ?…

Craig Russell possède l’art de créer des mythes qui marquent le lecteur. Il y a d’abord les Trois Rois qui animent la série. Dans Le Baiser de Glasgow, on croyait dur comme fer à l’existence d’un escroc nommé Largo qui dirigeait son trafic de part le monde. Ici on suit Lennox sur les traces de Joe Strachan, ce braqueur qui fait trembler toute la ville. L’histoire est spectaculaire, les rebondissements nombreux et parfaitement crédibles. Quant au style, il se tient à la hauteur des précédents romans et quoi de mieux qu’une citation du meilleur Lennox pour lui rendre hommage et conclure cet article : Personnellement, je n’ai jamais vu grande différence entre les hommes d’affaires et les gangsters, excepté que la parole d’un gangster me semble plus fiable.

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