Enquêtes en Palestine avec Omar Youssef

Matt Rees, Le Collaborateur de Béthléem (The Collaborator of Bethlehem 2006-2007), traduit de l’anglais par Odile Demange pour les Éditions Albin Michel 2007, Une tombe à Gaza (A Grave in Gaza, 2008) et Meurtre chez les Samaritains (The Samaritan’s secret, 2009), traduit de l’anglais par Guillaume Marlière pour les Éditions Albin Michel 2008 et 2009, tous disponibles au Livre de poche.

Écrivain et journaliste britannique, passé par Oxford et l’université américaine du Maryland, Matt Rees (1967-) a été correspondant de presse à Jérusalem entre 2000 et 2006 pour plusieurs journaux dont Time Magazine. Son travail pendant la seconde intifada (début des années 2000) lui a valu plusieurs prix journalistiques. Ces années passées en Palestine lui ont donné matière à une série de romans policiers, les enquêtes d’Omar Youssef, dont trois titres sont disponibles en français : Le Collaborateur de Béthléem, Une tombe à Gaza et Meurtre chez les Samaritains. Son enquêteur, Omar Youssef, est un vieux bonhomme, non par l’âge, il a 56 ans, mais par le vécu. Professeur d’histoire dans un collège de l’ONU du camp de réfugiés de Dehaisha, le corps usé par des années d’alcoolisme désormais derrière lui, il demeure d’une touchante coquetterie et surtout d’une vivacité d’esprit qui en agace plus d’un. Son refus d’accepter les vérités toutes faites et les versions officielles va entraîner ce petit bonhomme à lunettes dorées et mocassins mauves dans des aventures dont lui-même ne se croyait pas capable.

Omar Youssef termine un repas avec George Saba, un de ses anciens élèves. Leurs retrouvailles sont écourtées par des tirs et George se dépêche de rentrer chez lui. Les Brigades des Martyrs de Béthléem occupent le toit de sa maison, d’où ils visent les lignes israéliennes, de l’autre côté de la vallée, lesquels Israéliens ripostent en prenant la maison de George pour cible, peu importe qu’elle soit habitée ou pas, que les habitants soient complices ou subissent. Le lendemain matin, Omar Youssef retrouve ses élèves. La fille d’un brigadier des renseignements généraux est toute heureuse d’annoncer que son père a arrêté un collaborateur, un traître qui a aidé les Israéliens à tuer un martyr dans la nuit. Le martyr est Louai Rahman, marié à Dima, une autre élève d’Omar Youssef, tandis que le collaborateur, promit à la torture et à la peine capitale, n’est autre que George Saba. La tension d’Omar Youssef monte en flèche. Éducateur dans l’âme, il commence par réprimander cette élève qui raconte des scènes qu’elle n’a pas vues et condamne des personnes sans les connaître. Mais il sait aussi la toute puissance de la rumeur face à la vérité. Sachant pertinemment ce qui attend George, et sa famille, qui paiera aussi, Omar Youssef décide de tout mettre en oeuvre pour innocenter son ancien élève et ami. La meilleure réponse à cette accusation serait de trouver l’assassin de Louai Rahman… Omar Youssef commence par se rendre aux obsèques, tant pour réconforter Dima que pour récolter les premiers éléments de son enquête. L’arrivée du chef des Brigades des Martyrs détonne et c’est la peur au ventre que le père éploré reçoit leurs condoléances. Dima raconte à Omar Youssef que la veille au soir, elle a vu son mari saluer un ami caché dans l’ombre. Il y avait aussi ce petit point rouge qui brillait sur Louai avant qu’il se s’écroule, mort. Là où s’est tenu l’homme de l’ombre, Omar Youssef ramasse des douilles, identiques à celles trouvées sur le toit de la maison des Saba. Le soir venu, il voit arriver chez lui son vieil ami Khamis Zeydan, chef de la police de Béthléem. Homme de confiance du Vieux, l’ancien Président palestinien, compagnon de ses années de lutte, Khamis Zeydan est un homme qui a vu trop de mort et noie son chagrin dans l’alcool. Omar Youssef compte sur l’aide de Khamis pour innocenter George Saba. Il lui confie les premiers éléments de son enquête, qui s’oriente plus vers les Brigades des Martyrs que vers George, inoffensif antiquaire désargenté. Mais à Béthléem, même le chef de la police est impuissant quand il s’agit d’innocenter un homme victime de sa religion, victime de la guerre des polices à l’échelle locale, dans une ville victime de brigades armées jusqu’aux dents et qui font régner leurs lois. Alors Khamis Zeydan se réfugie dans le whisky. Mais c’est compter sans l’obstination d’Omar Youssef, vraiment prêt à tout pour empêcher cette injustice d’aller à son terme. Bon gré mal gré, buvant et ronchonnant, Khamis Zeydan n’aura d’autres choix que de suivre Omar Youssef dans sa croisade, tant pour sauvegarder le peu de fierté qui lui reste que pour protéger cet ami si obstiné d’un danger qu’il semble ignorer…

Un premier roman d’une série, c’est tout un petit monde qui se met en place, étape d’autant plus délicate qu’ici la série a pour cadre un conflit toujours en cours et qui déborde largement de ses frontières. Matt Rees franchit allégrement cet écueil. Dans ce premier volume, le lecteur découvre peu à peu la culture et la société palestinienne, découvre aussi à quoi ressemble la vie dans une région où la guerre se concrétise régulièrement mais où le quotidien suit son cours, vaille que vaille. L’élément le plus marquant de ce premier volume est probablement cette culture de la violence, omniprésente et portée par une sémantique qui déforme les évènements et les esprits. Ce prêt à penser hérisse Omar Youssef qui n’en peut plus de voir les terroristes célébrés comme des martyrs et leurs victimes désignés comme des «occupants» par des présentateurs tout agités d’avoir un attentat à se mettre sur le prompteur.

Omar Youssef, devenu directeur de l’école de filles du camp de Dehaisha, et Magnus Wallender, un suédois travaillant pour l’ONU, se rendent dans la bande de Gaza afin d’y inspecter les écoles de l’ONU. Sur place, ils sont accueillis par James Cree, un collègue chargé de la sécurité pour Gaza. Cree les informe qu’Eyad Masharawi, un de leurs professeurs, dans une école de Gaza et à l’université Al-Azhar, a été arrêté le matin même. L’inspection passe au second plan et le trio se rend chez les Masharawi. Son épouse, Salwa, est réconfortée par une amie, Oum Rated, secrétaire du professeur Maki, président de l’université Al-Azhar. Les deux femmes racontent l’escalade qui a mené Mashawari en prison. Il avait découvert que l’université vendait des diplômes aux policiers de la Sécurité préventive. Dégoûté de tant de malhonnêteté, Mashawari a fait disserter ses étudiants sur le thème de la corruption au sein de l’université. Grosse colère du président Maki qui l’a immédiatement suspendu. Mashawari est allé voir une organisation de défense des droits de l’homme, qui a écrit au président Maki et au colonel al-Fara, chef de la Sécurité préventive. Al-Fara, c’est l’homme le plus puissant et le tortionnaire le plus craint de Gaza, lui-même pourvu d’un beau diplôme de l’université Al-Aznar. La réponse n’a pas tardé, Mashawari a été arrêté par la Sécurité préventive et accusé d’espionner pour la CIA, la plus haute trahison dans l’esprit de ces hommes armés qui font la pluie et le mauvais temps sur Gaza. Toujours prompt à se dresser face à l’injustice, Omar Youssef envisage déjà toutes les actions possibles pour faire libérer Mashawari. Dans le hall du Sands Hotel, il a la surprise de retrouver son ami Khamis Zeydan. Le chef de la police de Béthléem est présent à Gaza pour la réunion du Conseil révolutionnaire qui rassemble toutes les huiles du Fatah. Quelques mots au sujet de l’arrestation du professeur Mashawari et Zeydan conseille à son ami de ne pas s’en mêler. À Gaza, toutes les enquêtes finissent toujours dans la sphère d’un personnage puissant, et forcément dangereux. Il en faudrait plus pour détourner Omar Youssef de son objectif, lui qui a déjà affronté, d’homme à hommes, les Brigades des martyrs de Béthléem quelques mois auparavant. Khamis Zeydan le connaît suffisamment pour savoir qu’il ne l’écoutera pas. Il lui laisse donc, tant pour l’aider que pour veiller sur lui, son meilleur homme, Sami Jaffari. Et l’aide de Sami sera bientôt indispensable. Les Brigades Saladin enlèvent Magnus Wallender, blessant au passage James Cree et Omar Youssef qui tentait de s’interposer. Ces hommes veulent échanger Magnus Wallender contre l’un des leurs, arrêté pour avoir tué un officier du Renseignement militaire. Les vies d’Eyad Mashawari et de Magnus Wallender ne pèsent pas bien lourd sur l’échiquier palestinien, mais Omar Youssef ne renonce pas. Et Sami connaît suffisamment de monde à Gaza pour entretenir une lueur d’espoir, quitte, pour cela, à transformer Omar Youssef, inoffensif professeur d’histoire, en un redoutable marchand d’armes équipé d’un missile dont il ne sait que faire!

Si la violence est partout en Palestine, elle semble particulière concentrée dans la bande de Gaza où les Palestiniens sont pris en otages entre Israël, leurs propres représentants en lutte armée pour les avantages du pouvoir et différents groupes terroristes qui prétendent œuvrer à la libération de la Palestine mais ne font qu’aggraver la situation. Face aux vicissitudes de cette existence où, dans certains quartiers, on croupit plus que l’on ne vit, s’est développé un humour palestinien, particulièrement noir, intimement lié à l’histoire et aux conditions de vie en Palestine, un humour qui explose à la figure de manière totalement inattendue et dans les moments les plus dramatiques, le plus imparable et le plus efficace des humours.

Omar Youssef et sa famille ont laissé Béthléem pour quelques jours afin d’assister au mariage de Sami Jaffari, devenu lieutenant de police à Naplouse. Sami commence par emmener le professeur sur le lieu d’un vol. Le rouleau d’Abichoua, d’une valeur inestimable, a été dérobé du temple des Samaritains. Quand les deux hommes arrivent sur place l’objet a été restitué et le prêtre, Jibril ben Tabia, ne veut plus entendre parler de cette histoire. Le rouleau aurait dû être échangé contre une somme astronomique. Pour ben Tabia, ses prières ont été exhaussées, un ami fortuné de la communauté a probablement entendu son appel aux dons. Dubitatif, Sami tient à faire les constations qui s’imposent. Alors que les trois hommes quittent le temple, un jeune homme vient annoncer au prêtre la mort d’Ishaq. Il faudra du temps à ben Tabia pour qu’il avoue aux enquêteurs qu’Ishaq était son fils. Il travaillait pour l’Autorité palestinienne et vivait au village avec son épouse, Roween. Dans la maison du couple, des photos montrent aux enquêteurs Ishaq très proche de l’ancien Président palestinien dont il était le conseiller financier particulier. Rowenn leur apprend qu’Ishaq avait été adopté bébé par ben Tabia, qui s’est toujours montré avec lui d’une insatiable exigence et d’une grande dureté. Elle leur raconte combien Ishaq avait changé ces derniers temps, rongé par un secret qu’il refusait de partager pour ne pas la mettre en danger, un secret qu’il aurait voulu enterrer derrière le temple, là où il a été torturé avant d’être assassiné. Les deux hommes quittent Roween sur un sentiment de malaise. La jeune femme ne leur a pas tout dit mais Sami doit rejoindre la mosquée de la casbah afin de rencontrer le cheik qui va célébrer son mariage. Il confie Omar Youssef à Nouri Awwadi, qui s’effondre en apprenant la mort d’Ishaq. Awwadi revèle à Omar Youssef ce que Roween leur a tu: Ishaq était gay, totalement inacceptable pour les Samaritains. Le jour de sa mort, Ishaq devait rencontrer Jamie King, une experte-comptable de la Banque mondiale. La banque recherche les fonds secrets de l’ancien Président afin de les reverser au budget de l’Autorité palestinienne. Il manque encore trois cent millions de dollars. Ishaq était la clef pour accéder à cet argent mais maintenant qu’il est mort… Il ne reste plus que quelques jours pour accéder à ces comptes secrets, sans quoi la Banque mondiale coupera les aides destinées aux Palestiniens, et donc coupures d’eau, d’électricité, disparition des services d’éducation et de santé déjà défaillants… Malgré les injonctions de ses fils, Omar Youssef propose son aide à Jamie King. Il faut impérativement trouver qui a assassiné Ishaq. Les pistes ne manquent pas. Faut-il chercher du côté des Samaritains, ulcérés par l’homosexualité d’Ishaq. Ou du côté des fonds secrets? Certains sont prêts à tout pour trois cent millions de dollars, Sami en sait quelque chose. Agressé dans la casbah, avec des menaces suffisamment claires pour qu’il renonce, Sami est désormais fatigué de toute cette violence et il ne veut pas exposer Meisoun qu’il s’apprête à épouser. Il ne reste plus que le fidèle Khamis Zeydan qui, buvant et ronchonnant, n’a d’autres choix que de suivre une nouvelle fois Omar Youssef dans sa croisade!

L’humour palestinien, et celui propre à Omar Youssef, tellement peu politiquement correct, sont encore à l’honneur dans ce troisième volume. Cette fois l’intrigue repose sur une unité de temps, créatrice de suspense. Classique, simple, et toujours efficace. Que retenir de cette trilogie, outre les parfums de la cuisine palestinienne et ce café à la cardamone que l’on partage entre amis? En bon romancier, Matt Rees ne prend parti pour aucun camp. Ses intrigues exposent des situations, racontent des vécus, et chacun se fera sa propre opinion. La violence est un point commun à ces trois romans, omniprésente dans la vie des Palestiniens, qu’il s’agisse de la violence de la puissance occupante ou des luttes armées entre les différentes factions qui prétendent œuvrer pour la libération de la Palestine. On ne peut s’empêcher de penser aux conséquences sur des générations d’enfants qui n’ont connu que ce climat là… Violence également dans les relations entre les générations, les plus jeunes reprochant aux anciens de ne pas avoir su libérer la Palestine, de leur avoir légué un gouvernement corrompu. Violence d’une culture patriarcale où les femmes n’ont que peu de place, où l’obligation d’être un bon fils, conforme aux aspirations paternelles, peut parfois peser très lourd. Violence enfin de la ségrégation sexuelle qui gagne toujours plus de terrain, compliquant considérablement les relations entre les sexes. Omar Youssef vient d’un autre temps que les moins de vingts ans ne peuvent même plus imaginer, où les communautés religieuses vivaient en bonne harmonie, où hommes et femmes dansaient ensemble dans les mariages. Et il ne comprend pas comment le monde a pu changer à ce point. À sa façon, en ouvrant l’esprit de ses élèves, en luttant contre l’injustice, il s’oppose à cette dérive, petit homme aux mocassins mauves et aux lunettes dorées, tellement fragile face à des hommes armés, et d’un courage qui force leur respect.

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