Turing et son époque

David Lagercrantz, Indécence manifeste (Syndafall i Wilmslow, 2009), traduit du suédois par Rémi Cassaigne pour Actes Sud 2016, réédition en poche, Babel noir 2018.

Wilmslow, le 8 juin 1954. L’inspecteur Leonard Corell traîne son ennui jusqu’à une demeure isolée de cette bourgade du sud de Manchester. Une gouvernante a trouvé son employeur mort sur son lit, de l’écume autour des lèvres. Tout, dans les premières constatations, indique un suicide. Le logement empeste le cyanure et il reste la moitié d’une pomme, en partie croquée, sur la table de nuit. L’homme qui a mis fin à ses jours n’était pas très âgé, quarante et un ans. C’était un mathématicien, un ancien professeur de Cambridge qui travaillait à Manchester depuis la fin de la guerre, le Dr Alan Turing. Ce nom ne dit pas grand-chose au jeune inspecteur Corell, juste une impression de déjà lu. Ce qui les intrigue le plus, lui et son collègue venu en renfort, c’est que le mort n’a rien laissé, pas de lettre d’adieu, pas de testament, rien. Pire, en fouillant le logement, les policiers trouvent des places de théâtre pour la semaine suivante et une invitation à la prochaine séance de l’Académie des sciences. Alors, suicide ou crime?
Leonard Corell est troublé par la mort de Turing. Cette vie de mathématicien aurait pu être la sienne s’il n’y avait eu les revers de fortune paternels, les brimades à Marlborough College et finalement le renoncement. Il s’est engagé dans la police comme on part sur une voie de garage. Mais une décennie plus tard, il ne supporte plus cette hiérarchie hypocrite et ses directives stupides. Il ne comprend pas non plus la précipitation qui entoure brusquement cette enquête, comme si ordre avait été donné de vite conclure à un suicide. La mort de Turing affole jusqu’au ministère des affaires étrangères. Certains tremblent à l’idée que Turing, pourtant surveillé, aurait révélé des secrets. Le superintendant Hamersley se déplace en personne jusqu’à Wilmslow pour inciter Leonard Corell à enquêter en ce sens et n’en référer qu’à lui.
Sur quoi travaillait Turing ? À quoi correspond cette médaille, cachée dans le dernier tiroir de son bureau ? Remerciement pour services rendus pendant la guerre ? Si oui lesquels ? Leonard Corell commence à enquêter et surtout à réfléchir. Il renoue avec les mathématiques, lit les travaux de Turing, rencontre ceux qui l’ont connu, pose des questions et commence à comprendre. De quoi attirer l’attention de gens dangereux et prêts à tout pour qu’il ne parle pas…

Le roman vaut autant pour l’évocation de Turing et de son époque que pour le parcours initiatique de l’enquêteur. Honneur à Turing, le personnage le plus important. Même s’il meurt très vite, il ne cesse de revivre grâce aux lectures et aux rencontres de l’inspecteur Corell. D’une conversation à l’autre, David Lagercrantz, fort bien documenté, restitue et surtout fait comprendre, même au plus néophyte, toute l’étendue de la pensée de Turing. Cet homme est décidément parti trop tôt. L’autre élément phare du roman, c’est l’époque. Nous sommes en pleine guerre froide et là aussi, le travail de documentation est impressionnant. Depuis la fuite de Burgess et Maclean en URSS (1951), l’Angleterre, traumatisée, s’est lancée dans une chasse aux homosexuels. Systématiquement soupçonnés de communisme, d’intention de trahir leur pays, accusés de toutes les faiblesses, de toutes les perversions, ils sont, plus que jamais, obligés de vivre dans le mensonge. À la moindre imprudence, au moindre soupçon, à la moindre délation, ils risquent l’emprisonnement ou la castration chimique. Outre leurs existences considérablement fragilisées, les homosexuels sont privés de leurs droits les plus élémentaires. Se rendre à la police pour dénoncer un chantage, c’est être assuré de se retrouver devant les tribunaux en position d’accusé, au motif d’indécence manifeste. Turing, victime d’un cambriolage, a ainsi payé le prix fort. Et combien, demeurés anonymes, ont préféré se suicider plutôt que de continuer à vivre ainsi. Face à ces hommes qu’il doit traquer et interroger sans ménagement, l’inspecteur Corell ressent un malaise grandissant. Se confronter à la vie de Turing, à sa vie de scientifique mais aussi à sa vie d’homme, c’est, pour Leonard Corell, se confronter à ses propres choix de vie. Il n’est jamais trop tard…

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