Les saisons du commissaire Ricciardi

Maurizio de Giovanni, L’Hiver du commissaire Ricciardi (Il senso del dolore. L’inverno del commissario Ricciardi,, 2007), traduit de l’italien par Odile Rousseau pour les Éditions Payot & Rivages 2011

Ricciardi vit, depuis l’enfance, avec la Chose. Pour lui, les rues de Naples ne sont pas peuplées que de vivants. Il y voit aussi beaucoup de morts, tous de mort violente. Et il entend leurs dernières pensées, leurs dernières paroles, au moment de rendre l’âme. Certaines de ces visions s’estompent avec le temps, d’autres durent, longtemps. Ricciardi a dû apprendre à vivre avec tous ces morts, avec toutes ces visions plus déprimantes les unes que les autres. Et chaque enquête apporte son lot de nouveaux morts et de propos parfois bien mystérieux…

En cette fin mars 1931, l’hiver ne semble pas vouloir quitter Naples. Malgré le vent glacial qui s’engouffre sans relâche dans les rues de la ville, un attroupement silencieux s’est formé devant le Théâtre royal San Carlo. À l’intérieur règne une ambiance de chaos. Ce soir aurait dû être la première de Paillasse avec le grand ténor Arnaldo Vezzi dans le rôle de Canio. Sauf que Vezzi n’est jamais monté sur scène. Il a été retrouvé dans sa loge, mortellement blessé à la gorge. En tête à tête avec le cadavre, Ricciardi l’entend chanter une dernière fois une partition dont il ignore tout, Io sangue voglio, all’ira m’abbandono, in odio tutto l’amor mio finiPaillasse était précédé de Cavalleria rusticana, aussi il y avait du monde dans les coulisses, beaucoup de circulation entre la scène et les loges, sans compter le petit prêtre, tapi dans un renfoncement d’où il profite gratuitement de tous les spectacles en échange de services rendus au concierge du théâtre. Vezzi connaissait personnellement le Duce. Ce qui veut dire que le divisionnaire Garzo va être encore plus pénible que d’habitude… Ricciardi le connaît par cœur et louvoie comme personne entre les nombreuses variations de directives et d’humeur de son supérieur. Que le mort soit un ténor mondialement connu ou une pauvre femme de la Sanità ne change rien au travail de Ricciardi. Qui aurait pu en vouloir à Vezzi au point de le saigner comme un porc ? Ricciardi et son fidèle second, le brigadier Maione, interrogent l’entourage de Vezzi. Son secrétaire, son impresario, le personnel du théâtre, son épouse. Il en ressort qu’en dehors des scènes, où il était indiscutablement exceptionnel, le ténor se comportait, dans la vie quotidienne, comme un goujat, partout, avec tout le monde. Son emploi du temps est grevé de nombreux trous. Vezzi aimait aller où bon lui semblait, en dépit des rendez-vous et impératifs de travail, sans jamais prévenir personne. Ricciardi lui découvre une planque dans les environs de Naples, une chambre proprette dans une petite pension où, depuis quelques mois, une femme le rejoignait. Sur le peignoir à peine porté, un long cheveu blond…

Entrée en scène du commissaire Ricciardi pour quatre volumes d’enquêtes, un par saison, à Naples en 1931. L’Hiver du commissaire Ricciardi confronte l’opéra, où tout semble possible, même les plus grands excès, à la vraie vie. Fait se rencontrer dans un même personnage le génie artistique et les turpitudes de l’âme humaine. Le monde de la musique est régulièrement mis en scène dans le roman policier. Jazz et polar forment un cocktail toujours très réussi. Le mélange d’intrigue policière et d’art lyrique donne également de très bons résultats. Et puis il y a Naples, alors en pleine transformation, avec de nouveaux quartiers qui sortent de terre. Maurizio de Giovanni met en scène une ville très contrastée, où la misère des quartiers populaires côtoie l’opulence des grandes demeures du bord de mer. Mussolini est au pouvoir depuis neuf ans. Les marques de son idéologie commencent à être plus visibles et à animer les discussions familiales.

Maurizio de Giovanni, Le Printemps du commissaire Ricciardi (La Condamna del sangue. La Primavere del commissario Ricciardi, 2008), traduit de l’italien par Odile Rousseau pour les Éditions Payot & Rivages 2013.

Naples, avril 1931. Alors qu’il se rend à son travail, le brigadier Maione est arrêté par un hurlement en provenance d’une ruelle des Quartiers espagnols. Arrivé sur place, il découvre une femme à moitié défigurée, son profil droit balafré de la tempe au menton. S’en est fini de la prodigieuse beauté de Filomena Russo, cette beauté qui lui valait, malgré sa conduite irréprochable, l’inimitié de toutes les femmes de son quartier. Finies aussi les avances pressantes, menaçantes même, de son patron et du caïd en chef du quartier. Bouleversé par cette femme si calme face à tant de souffrance, Maione décide de prendre soin d’elle et de savoir qui lui a fait cela. Quand il arrive enfin au commissariat ce jour là, c’est pour en ressortir aussitôt, avec le commissaire Ricciardi cette fois. Un mort dans un immeuble insalubre de Sanità, une vieille femme rouée de coups. Carmela Calise était une cartomancienne réputée, qui recevait de nombreux clients. Dans l’appartement, les policiers trouvent une boîte remplie de lettres de change et son carnet de rendez-vous ressemble à un aide-mémoire pour maître chanteur. Le plus difficile va être de déchiffrer les indications, toutes très parcellaires. La nouvelle de la mort de la Calise paraît dans les journaux. D’un bout à l’autre de la ville, des quartiers riches aux ruelles populaires, des esprits s’inquiètent, des couples s’épient en silence. La nervosité d’un pizzaïolo n’échappe pas à sa famille, un professeur de droit se néglige et son épouse ne lui parle plus tandis qu’au théâtre, soir après soir, un acteur encaisse une vexation après l’autre en attendant son heure. Ricciardi commence à découvrir des fils qui relient les uns aux autres. Comment transformer ces liens si tenus en preuves indiscutables? Maione, lui, n’a pas abandonné Filomena Russo. Et s’il mange désormais sa cuisine, autant dire une infidélité pour un homme marié !, il ne sait toujours pas qui l’a défigurée et pourquoi elle prend l’évènement aussi calmement…

De la marqueterie littéraire ! Le suspense naît de l’intrigue mais surtout de la façon dont le romancier a éclaté son récit. Scènes après scènes, l’intrigue passe d’un personnage à l’autre, d’un décor à l’autre. Ainsi se constitue, petit à petit, un tableau vivant de Naples en 1931. Des bassos des quartiers populaires aux palazzos du bord de mer, on découvre une ville où les embruns rivalisent avec les parfums de la montagne, une époque où, comparé à notre frénésie contemporaine, le temps paraît avancer au ralenti. C’est aussi une ville où deux autorités s’affrontent dans un combat inégal, l’une officielle, l’autre officieuse mais tellement plus puissante. C’est enfin le temps où les chemises noires se montrent régulièrement, traquant le manque d’enthousiasme patriotique, usant de violences pour corriger les «défaitistes», le tout dans une prudente indifférence générale… Tout ceci effleuré au fil de l’intrigue, d’une plume délicate et joliment imagée.

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